Si vous cherchez à connaître l’histoire d’Iğdır, vous découvrirez une ville au croisement des routes. Elle se trouve dans le bassin de Sürmeli, une plaine traversée par l’Araxe (Aras). Depuis des millénaires, armées, marchands et cartographes parcourent ces lieux. Cet article retrace cette histoire et vous explique l’origine du nom.
L’histoire d’Iğdır en bref
La plus ancienne trace écrite est urartéenne. Les recherches de Kemalettin Köroğlu montrent que les inscriptions de Çölegert et de Başbulak, près de Taşburun, relatent les conquêtes du roi Menua dans la plaine d’Iğdır. Ces mêmes textes mentionnent une forteresse qu’il y a fait construire : Menuahinili.
Une nouvelle étape majeure intervient en 1232. Kemâleddin Kâmyâr, agissant pour le sultan seldjoukide d’Anatolie Alâeddin Keykubad, intègre le bassin de Sürmeli aux territoires seldjoukides.
En 1404, l’envoyé espagnol Clavijo passe dans la région le 30 mai. Il consigne le nom d’une forteresse dressée sur un rocher : Iğdır. En 1469, celle-ci tombe aux mains des Akkoyunlu. La plaine devient le pâturage d’hiver d’Uzun Hasan. En 1583, pendant la campagne d’Erevan (Revan) du sultan Mourad III (III. Murad), la forteresse et le bassin passent sous domination ottomane.
Le XIXe siècle apporte une nouvelle frontière. Signé après la guerre russo-persane de 1826–1828, le traité de Turkmanchai cède la région à l’Empire russe. Iğdır devient le centre du district de Surmalu, rattaché par la suite au gouvernement d’Erevan.
Le chapitre turc commence le 14 novembre 1920. Les troupes commandées par Kâzım Karabekir prennent le centre-ville. Le traité de Kars, en 1921, fait partie du règlement frontalier qui maintient Iğdır en Turquie. En 1934, Iğdır quitte la province de Bayazıt et devient un district de Kars. Elle devient finalement une province à part entière en 1992.
D’où vient le nom Iğdır ?
L’explication habituelle renvoie aux Turcs oghouz. Selon la tradition rapportée sur Wikipédia en turc, Igdir Bey était un fils de Deniz Khan. Un clan oghouz portait son nom.
Le nom du clan a lui-même une signification. Faruk Sümer rapporte que Rachid al-Din le transcrivait Yikdir. Il l’expliquait par la bonté, la grandeur et la bravoure. Le nom à l’origine de celui de la ville est donc élogieux.
Ce clan apparaît aussi dans une source ancienne. Dans la liste dressée au XIe siècle par Mahmoud de Kachgar, le clan Igdir figure en quatorzième position. Son ouvrage reproduit également la marque du clan.
Un carrefour sur l’Araxe
La géographie explique pourquoi tant de puissances ont convoité cette plaine. Le bassin de Sürmeli est un carrefour de voies de communication. L’Araxe le traverse. Les routes venant d’Erzurum s’y séparent. Une branche mène au Nakhitchevan, une autre à Doğubayazıt, puis vers l’Iran.
Imaginez un échangeur autoroutier moderne avec une station-service. Les automobilistes s’y arrêtent parce que tous les itinéraires y passent. De la même manière, une forteresse, une auberge puis une ville se sont regroupées autour de ce carrefour.
Des pentes de la montagne à la plaine
L’ancienne Iğdır ne se trouvait pas toujours à l’emplacement de la ville actuelle. Metin Tuncel relie le déplacement de l’habitat, des pentes du mont Ararat vers la plaine actuelle, au séisme de 1664.
Ce tremblement de terre a aussi laissé des traces ailleurs. Selon la direction de la Culture et du Tourisme d’Iğdır, les murailles de Karakale, à la frontière arménienne, ont été endommagées lors des séismes de 1664 et de 1840.
Le caravansérail dont la datation fait débat
Le caravansérail d’Iğdır est l’édifice le plus connu au cœur de ce débat. De plan rectangulaire, il mesure 22 sur 52 mètres et ne possède pas de cour. Il n’a ni inscription ni acte de fondation.
À partir de son architecture, Haluk Kargı le date de la fin du XIIIe ou du début du XIVe siècle. Il le considère comme une œuvre seldjoukide. L’étude de Hasan Buyruk publiée en 2021 conteste cette attribution. Selon lui, elle ne correspond pas à la chronologie historique. Il propose d’y voir un édifice ilkhanide construit entre le troisième quart et la fin du XIIIe siècle. Son fondateur reste inconnu.
L’attribution de l’édifice dépend donc du chercheur que vous lisez.
Mausolées, mosquées et pierres tombales
Des monuments plus modestes complètent l’histoire des siècles suivants.
- Mausolée de Kul Yusuf, village de Çakırtaş : l’inscription de l’entrée indique qu’il a été construit pour Kul Yusuf en 890 de l’hégire, soit en 1485 de notre ère.
- Mausolée de Hacı İbrahim, Aralık : ce mausolée de plan carré a été construit en 1907 au nom de Hacı İbrahim.
- Mosquée d’Ortaköy : elle se trouve à environ 8,5 kilomètres au nord-est d’Aralık. Hacı Muharrem l’a fait construire. Vous pouvez lire sur l’un de ses poteaux en bois la date de 1329 de l’hégire, soit 1911 de notre ère.
- Mosquée du village d’Asma : elle ne porte aucune inscription. Sa date de construction et son bâtisseur sont donc inconnus.
Si vous souhaitez voir d’anciennes pierres tombales, rendez-vous au musée de plein air de Karakoyunlu Koçbaşlı. Situé à environ 15 kilomètres au nord-est du centre-ville, il présente des pierres tombales historiques.
Des détails que vous ne trouverez pas dans les guides
- Dans son récit de 1404, Clavijo décrit la forteresse d’Iğdır comme étant gouvernée par une veuve. Elle versait un tribut à Tamerlan (Timur).
- Les marques de tailleurs de pierre relevées sur les pierres du caravansérail ont été interprétées comme celles de 16 artisans différents.
- Le caravansérail porte aussi d’autres noms. Buyruk mentionne Ejder, Harmandöven et Zor. Les habitants l’appellent également Aynalı Han.
- Les pierres tombales en forme de bélier que le Portail de la culture rattache à la période des Karakoyunlu sont taillées dans du basalte noir du mont Ararat.
- En février 2021, la gendarmerie d’Iğdır a annoncé l’arrestation de six suspects. Ils avaient effectué des fouilles illégales à la recherche d’antiquités sur un site protégé du village de Karakoyun, à Tuzluca.
L’archéologie aujourd’hui
La cartographie du passé se poursuit. Le 29 janvier 2025, le conseil régional de conservation de Kars a élargi les limites du site archéologique de Karakale, dans le village de Sürmeli. Sa décision n° 4286 englobe désormais des vestiges d’habitat et des tumulus funéraires, appelés kourganes, nouvellement identifiés.
Chronologie
- Règne du roi urartéen Menua : des inscriptions relatent les conquêtes dans la plaine d’Iğdır et mentionnent la forteresse de Menuahinili.
- 1232 : le bassin de Sürmeli passe sous domination seldjoukide d’Anatolie.
- Du XIIIe au début du XIVe siècle : les chercheurs situent la construction du caravansérail d’Iğdır dans cet intervalle et l’attribuent soit aux Seldjoukides, soit aux Ilkhanides.
- 1404 : Clavijo mentionne la forteresse appelée Iğdır.
- 1469 : la forteresse passe aux mains des Akkoyunlu.
- 1485 : construction du mausolée de Kul Yusuf.
- 1583 : la forteresse et le bassin deviennent ottomans.
- 1664 : après un séisme, l’ancien habitat se serait déplacé vers la plaine.
- 1828 : le traité de Turkmanchai transfère la région à l’Empire russe.
- 1907 : construction du mausolée de Hacı İbrahim.
- 14 novembre 1920 : les troupes turques prennent le centre-ville.
- 1921 : le traité de Kars fixe l’appartenance d’Iğdır à la Turquie.
- 1934 : Iğdır devient un district de Kars.
- 3 juin 1992 : la loi n° 3806 fait d’Iğdır une province.
- 29 janvier 2025 : les limites du site de Karakale sont élargies.
Ce qu’il faut retenir
L’histoire d’Iğdır tient à trois éléments. Son nom vient d’un clan oghouz et évoque la bonté et la bravoure. Le lieu doit son importance à ses routes. Ses monuments soulèvent encore des questions. Lorsque vous vous trouvez devant le caravansérail, gardez à l’esprit que les chercheurs n’ont toujours pas déterminé qui l’a fait construire.
FAQ
Que signifie le nom Iğdır ?
Il est lié au clan Igdir des Oghouz. Selon Faruk Sümer, Rachid al-Din écrivait Yikdir et lui donnait le sens de bonté, de grandeur et de bravoure.
Quand Iğdır est-elle devenue ottomane ?
En 1583, pendant la campagne d’Erevan de Mourad III.
Quand Iğdır est-elle devenue une province ?
Le 3 juin 1992, en vertu de la loi n° 3806. Elle était un district de Kars depuis 1934.
Iğdır a-t-elle été sous domination russe ?
Oui. Le traité de Turkmanchai transfère la région à la Russie après la guerre de 1826–1828. Iğdır devient le centre du district de Surmalu.
Qui a construit le caravansérail d’Iğdır ?
Son bâtisseur est inconnu. L’édifice pourrait être seldjoukide ou ilkhanide. Les chercheurs ne sont pas d’accord.
Sources
- Wikipédia en turc — Iğdır tr.wikipedia.org
- Encyclopédie de l’islam de la TDV — İgdir (clan oghouz) islamansiklopedisi.org.tr
- Encyclopédie de l’islam de la TDV — Iğdır (ville) islamansiklopedisi.org.tr
- Belleten — L’expansion du royaume d’Urartu vers le nord et la géographie historique du pays de Qulha belleten.gov.tr
- Wikipédia — Province d’Iğdır en.wikipedia.org
- Direction provinciale de la Culture et du Tourisme d’Iğdır — Forteresses igdir.ktb.gov.tr
- Encyclopédie de l’islam de la TDV — Caravansérail d’Iğdır islamansiklopedisi.org.tr
- Hasan Buyruk — Nouvelles analyses du caravansérail d’Iğdır et de la route caravanière dergipark.org.tr
- Direction provinciale de la Culture et du Tourisme d’Iğdır — Caravansérails, auberges igdir.ktb.gov.tr
- Direction provinciale de la Culture et du Tourisme d’Iğdır — Mausolées igdir.ktb.gov.tr
- Portail de la culture — Mausolée de Hacı İbrahim kulturportali.gov.tr
- Direction provinciale de la Culture et du Tourisme d’Iğdır — Mosquées igdir.ktb.gov.tr
- Portail de la culture — Musée de plein air de Karakoyunlu Koçbaşlı kulturportali.gov.tr
- Direction provinciale de la Culture et du Tourisme d’Iğdır — Site archéologique de Karakale igdir.ktb.gov.tr
- Conseil régional de conservation des biens culturels de Kars — Décision n° 4286 korumakurullari.ktb.gov.tr
- Agence de développement de Serhat — Histoire d’Iğdır serka.gov.tr
Image: Iğdır kervansaray – panoramio.jpg — mhasras, CC BY 3.0






