Pourquoi la bombe atomique a-t-elle été larguée sur Hiroshima et Nagasaki ?
La réponse officielle vient du président des États-Unis lui-même. Le 9 août 1945, Harry S. Truman s’adresse à la population américaine à la radio. Il explique que la bombe a été utilisée pour écourter la guerre et sauver la vie de milliers de soldats américains. Cette justification officielle structure le débat depuis lors. Les deux villes visées sont Hiroshima et Nagasaki (Nagazaki).
Dans ce même discours, Truman avance deux autres arguments. Il rappelle l’attaque japonaise contre Pearl Harbor du 7 décembre 1941. Il évoque aussi les mauvais traitements infligés aux prisonniers de guerre américains. Dans sa présentation, la bombe doit à la fois mettre fin à la guerre et répondre à la manière dont le Japon (Japonya) l’a menée.
Derrière ce discours, plusieurs choix ont été examinés. Selon le National Park Service américain, l’administration Truman envisage quatre options en 1945 : poursuivre les bombardements conventionnels, envahir le Japon, faire une démonstration de la bombe atomique dans un lieu inhabité ou l’utiliser contre une ville.
La crainte des pertes liées à une invasion repose sur une expérience concrète. Environ 13 000 soldats et marins américains meurent dans les combats à Okinawa en 1945. Ce bilan nourrit la peur de l’administration : un débarquement sur les îles de l’archipel japonais pourrait coûter bien davantage de vies. Pour comprendre cette décision, commencez par Okinawa.
Pourquoi utiliser la bombe atomique : de Trinity à Potsdam
L’arme ne devient une réalité qu’à l’été 1945. Le projet Manhattan teste son premier engin lors de l’essai Trinity, au Nouveau-Mexique (New Mexico), le 16 juillet 1945. L’essai réussit. Dès lors, la bombe devient une option concrète, au-delà de la théorie.
Dix jours plus tard paraît la déclaration de Potsdam, le 26 juillet 1945. Elle exige la capitulation sans condition des forces armées japonaises. Elle annonce de grandes destructions si le Japon refuse. Elle ne mentionne pas la bombe atomique.
La réponse japonaise donne lieu à un malentendu devenu célèbre. Le 28 juillet 1945, le Premier ministre Kantarō Suzuki emploie le mot mokusatsu à propos de la déclaration. Il entend par là quelque chose de proche du fait de l’ignorer. Les journaux japonais et étrangers y voient un rejet. Imaginez un message marqué « lu », mais laissé sans réponse. Son expéditeur donne au silence le sens le plus défavorable. C’est ce qui se produit ici.
Hiroshima et Nagasaki : comment les cibles des bombardements atomiques ont-elles été choisies ?
La liste des cibles est établie deux mois avant l’essai Trinity. Le comité de sélection des cibles, le Target Committee, se réunit les 10 et 11 mai 1945. Son procès-verbal décrit Hiroshima comme un important dépôt de l’armée et un port d’embarquement de troupes, au cœur d’une zone urbaine et industrielle.
Le comité définit aussi des critères généraux. Il privilégie des cibles situées dans des zones urbaines de plus de trois miles de large. L’explosion doit pouvoir y provoquer des destructions efficaces. Il faut également des villes qui risquent peu d’avoir déjà été attaquées par d’autres moyens avant août.
L’effet psychologique fait partie du plan. L’historique publié par le département américain de l’Énergie précise que le choix des cibles, en mai 1945, vise aussi à produire un puissant effet psychologique sur le Japon. Il s’agit d’affaiblir la résistance militaire, au-delà de la destruction des installations.
Tous les scientifiques n’approuvent pas cette orientation. Le 11 juin 1945, un groupe de scientifiques de Chicago, dirigé par James Franck, adresse une proposition au secrétaire à la Guerre Henry L. Stimson. Ils recommandent une démonstration de la bombe plutôt qu’un emploi direct au combat. Cinq jours plus tard, le 16 juin 1945, le comité consultatif scientifique, le Scientific Advisory Panel, répond. Il affirme ne pas pouvoir proposer de démonstration technique susceptible de mettre fin à la guerre. Il soutient un emploi militaire direct.
Deux bombes, deux villes, trois jours
Les deux armes sont différentes. Little Boy, larguée sur Hiroshima, est une bombe à insertion utilisant de l’uranium. Fat Man, larguée sur Nagasaki, est une bombe à implosion utilisant du plutonium.
Hiroshima est frappée en premier. La bombe est larguée le 6 août 1945 à 08 h 15, heure locale. La municipalité d’Hiroshima estime qu’environ 140 000 personnes sont mortes des suites du bombardement à la fin de décembre 1945. Le nombre exact est inconnu.
Nagasaki est frappée trois jours plus tard. La deuxième bombe explose au-dessus de la ville le 9 août 1945 à 11 h 02, heure locale. Une synthèse des dégâts publiée par la préfecture d’Hiroshima évalue le bilan à Nagasaki à environ 74 000 morts à la fin de 1945, avec une marge de plus ou moins 10 000.
Entre les deux bombardements, la guerre prend un nouveau tournant. L’Union soviétique déclare la guerre au Japon le 8 août 1945. Ses forces lancent la campagne de Mandchourie le 9 août, à l’heure d’Extrême-Orient. Tokyo cherchait à obtenir la paix par l’intermédiaire de Moscou (Moskova). Cette voie se ferme.
Les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki étaient-ils justifiés ? Le débat des historiens
Vous arrivez ici à la question la plus difficile. Selon l’interprétation traditionnelle, les bombardements d’août 1945 ont contraint le Japon à capituler et évité une invasion bien plus meurtrière. L’interprétation opposée interroge les fortes variations des estimations de pertes en cas d’invasion. Elle remet aussi en cause la nécessité même des bombes. Le National Museum of Nuclear Science and History présente les deux positions.
L’historien Tsuyoshi Hasegawa défend la seconde position dans son livre Racing the Enemy, paru en 2005. Selon lui, l’intervention soviétique a davantage pesé que les bombes dans la capitulation japonaise. Il soutient aussi que la bombe a été utilisée pour contraindre le Japon à capituler avant l’entrée en guerre des Soviétiques. Cette lecture ne convainc pas tout le monde. Dans un compte rendu universitaire publié en 2007, Ralph B. Levering juge peu convaincante la thèse centrale du livre sur la politique américaine.
Richard B. Frank interprète les éléments autrement. Dans un article pour The National WWII Museum, il s’appuie sur la rencontre entre Hirohito et Tōgō du 8 août 1945. Lors de cet entretien, Hirohito se prononce pour la fin de la guerre. Cela se passe après Hiroshima, mais avant l’attaque soviétique et avant Nagasaki. Pour Frank, cette chronologie montre le rôle décisif de la bombe atomique. La lecture opposée de Hasegawa continue de placer l’intervention soviétique au premier plan.
Un autre volet du débat concerne la diplomatie. Les historiens révisionnistes soulignent que le Japon cherchait une médiation soviétique en 1945. Ils y voient la preuve que les bombes étaient inutiles. L’interprétation opposée insiste sur le fait que le gouvernement japonais n’était pas prêt à accepter les conditions de capitulation des Alliés.
Nagasaki suscite des critiques spécifiques. Certains estiment que la seconde attaque a peu influencé les décisions japonaises. Alex Wellerstein et Michael Gordin répondent que, dès le départ, les plans de 1945 n’ont jamais été limités à deux bombes. Dans cette lecture, Nagasaki s’inscrit dans une campagne appelée à se poursuivre, plutôt que dans une décision isolée.
Gardez surtout une distinction à l’esprit. La raison invoquée par un gouvernement, l’enchaînement des causes qui ont réellement mis fin à la guerre et la question morale de la légitimité de l’acte sont trois choses différentes. Les sources ci-dessous vous permettent de les distinguer. Elles ne tranchent pas ces questions à votre place.
Chronologie
- 10–11 mai 1945 le comité de sélection des cibles évalue les objectifs possibles selon des critères urbains, militaires et psychologiques.
- 11 juin 1945 le rapport Franck propose une démonstration de la bombe atomique hors combat.
- 16 juin 1945 le comité consultatif scientifique soutient un emploi militaire direct plutôt qu’une démonstration.
- 16 juillet 1945 l’essai Trinity est réalisé au Nouveau-Mexique.
- 26 juillet 1945 la déclaration de Potsdam exige la capitulation sans condition des forces armées japonaises.
- 28 juillet 1945 la déclaration de Suzuki est interprétée comme un rejet de la déclaration de Potsdam.
- 6 août 1945, 08 h 15 Little Boy est larguée sur Hiroshima.
- 8 août 1945 l’Union soviétique déclare la guerre au Japon.
- 9 août 1945, heure d’Extrême-Orient : les forces soviétiques lancent la campagne de Mandchourie.
- 9 août 1945, 11 h 02 la bombe transportée par Bockscar, dérouté de Kokura, explose au-dessus de Nagasaki.
- 15 août 1945 la capitulation du Japon est annoncée à la population.
- 2 septembre 1945 le Japon signe l’acte officiel de capitulation.
Les détails que vous ne trouverez pas dans les guides
- Kyoto figure sur la liste, puis en est retirée. Le secrétaire à la Guerre Henry L. Stimson oppose son veto au bombardement de Kyoto, centre culturel du Japon. Nagasaki prend sa place sur la liste des cibles.
- La note de Truman du 31 juillet 1945 portant la mention « à diffuser dès que prêt » n’est pas un ordre direct de larguer la bombe. Elle autorise la diffusion du communiqué public qui annoncera le bombardement.
- La bombe d’Hiroshima ne touche pas le sol. Elle explose à environ 600 mètres au-dessus de l’hôpital Shima.
- Nagasaki est la cible de repli. Le 9 août 1945, l’objectif principal de l’avion Bockscar est Kokura. La fumée qui recouvre Kokura conduit l’appareil vers sa cible secondaire, Nagasaki.
- La deuxième bombe est assemblée à Tinian le 6 août 1945, le jour même de l’attaque sur Hiroshima. L’ordre d’opérations n° 17, qui prévoit son utilisation pour le lendemain, est émis le 8 août.
FAQ
Pourquoi la bombe atomique a-t-elle été larguée sur Hiroshima ?
Truman donne ses raisons officielles dans son discours radiodiffusé du 9 août 1945 : écourter la guerre et sauver des milliers de vies américaines. En mai 1945, le comité de sélection des cibles avait décrit Hiroshima comme un important dépôt de l’armée et un port d’embarquement de troupes au sein d’une zone urbaine et industrielle.
Pourquoi une deuxième bombe atomique a-t-elle été larguée sur Nagasaki ?
Nagasaki n’était même pas la cible principale ce jour-là. Le 9 août 1945, Bockscar devait frapper Kokura, mais la fumée a entraîné son déroutement. Les historiens Alex Wellerstein et Michael Gordin rappellent que les plans de 1945 n’ont jamais été limités à deux bombes.
Combien de personnes sont mortes à Hiroshima et à Nagasaki ?
La municipalité d’Hiroshima estime à environ 140 000 le nombre de morts à la fin de décembre 1945. Pour Nagasaki, une synthèse de la préfecture d’Hiroshima indique environ 74 000 morts à la fin de 1945, avec une marge de plus ou moins 10 000. Les chiffres exacts sont inconnus.
Les bombes ou l’invasion soviétique ont-elles provoqué la capitulation du Japon ?
Les historiens ne sont pas d’accord. Tsuyoshi Hasegawa juge l’intervention soviétique des 8 et 9 août 1945 plus décisive. Richard B. Frank voit dans l’entretien entre Hirohito et Tōgō du 8 août, avant l’attaque soviétique, un élément montrant qu’Hiroshima a été décisif.
Quand le Japon a-t-il capitulé ?
La capitulation a été annoncée à la population le 15 août 1945. L’acte officiel de capitulation a été signé le 2 septembre 1945.
Sources
- Bibliothèque Truman, Compte rendu radiodiffusé au peuple américain sur la conférence de Potsdam, 9 août 1945 trumanlibrary.gov
- Service des parcs nationaux des États-Unis, La décision de Harry Truman d’utiliser la bombe atomique nps.gov
- Wikipédia, Bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki en.wikipedia.org
- Musée national des sciences et de l’histoire nucléaires, Recommandations du comité de sélection des cibles ahf.nuclearmuseum.org
- Département de l’Énergie des États-Unis, Projet Manhattan : débat sur la manière d’utiliser la bombe osti.gov
- Université Columbia, L’Asie pour les enseignants : la bombe atomique columbia.edu
- Archives nationales des États-Unis, À diffuser dès que prêt archives.gov
- Musée du Mémorial de la paix d’Hiroshima, Espace paix pour les enfants pcf.city.hiroshima.jp
- Ville d’Hiroshima, La naissance d’Hiroshima, ville du Mémorial de la paix city.hiroshima.lg.jp
- Ville d’Hiroshima, Les réalités du bombardement atomique city.hiroshima.lg.jp
- Préfecture d’Hiroshima, Du bombardement atomique à la reconstruction d’Hiroshima pref.hiroshima.lg.jp
- Ville de Nagasaki, Archives du bombardement atomique de Nagasaki nagasakipeace.jp
- Université de Californie à Santa Barbara, article d’actualité sur les recherches de Tsuyoshi Hasegawa news.ucsb.edu
- Musée national de la Seconde Guerre mondiale, Richard B. Frank, Supporter l’insupportable : la capitulation du Japon, partie I nationalww2museum.org
- Musée national des sciences et de l’histoire nucléaires, Débat sur la capitulation japonaise ahf.nuclearmuseum.org
Image: Atomic cloud over Hiroshima.jpg — George R. Caron, Public domain






