Le soir du 6 avril 1994, un avion est abattu au-dessus de Kigali, au Rwanda (Ruanda en turc). Quelques heures plus tard commencent des massacres qui dureront environ 100 jours. Cet article explique comment le pays en est arrivé là, comment le génocide s’est déroulé et ce qui a suivi.
Vous y trouverez les causes, le bilan humain, le rôle de l’ONU, les procès, les mémoriaux et quelques détails rarement évoqués dans les résumés.
Que s’est-il passé ? Les faits essentiels
Le génocide se déroule d’avril à juillet 1994. Les civils tutsi en sont la cible principale. Des soldats gouvernementaux, des gendarmes, des miliciens Interahamwe et de simples civils participent aux massacres.
Human Rights Watch formule une conclusion claire sur ses organisateurs. Son enquête établit qu’une petite élite, soucieuse de conserver le pouvoir en 1994, a utilisé les ressources de l’État et son autorité administrative. Elle a encouragé la population à tuer les Tutsi, ou l’y a contrainte.
Il ne s’agit pas d’une explosion spontanée de violence. Les massacres sont organisés au sommet du pouvoir.
Chronologie du génocide au Rwanda
- 1959 : La révolution hutu et les violences contre les Tutsi provoquent un vaste mouvement de réfugiés.
- 1er juillet 1962 : Le Rwanda devient indépendant.
- 1er octobre 1990 : Le Front patriotique rwandais (FPR) attaque depuis l’Ouganda. La guerre civile commence.
- Août 1993 : Les accords d’Arusha prévoient un partage du pouvoir et de l’armée.
- 11 janvier 1994 : Roméo Dallaire transmet au siège de l’ONU des renseignements fournis par un informateur.
- 6 avril 1994 : L’avion transportant Habyarimana et Ntaryamira est abattu au-dessus de Kigali.
- 7 avril 1994 : La Première ministre Agathe Uwilingiyimana et 10 Casques bleus belges sont tués.
- 21 avril 1994 : Le Conseil de sécurité de l’ONU réduit à 270 l’effectif militaire autorisé de la MINUAR.
- 17 mai 1994 : Le Conseil approuve une force de 5 500 militaires.
- 22 juin 1994 : L’ONU autorise l’opération Turquoise, sous commandement français.
- 4 juillet 1994 : Le FPR prend Kigali.
- 18 juillet 1994 : Le FPR proclame un cessez-le-feu unilatéral.
- 2 septembre 1998 : Le TPIR prononce la première condamnation pour génocide rendue par une juridiction internationale, dans l’affaire Akayesu.
- Juin 2012 : Les juridictions gacaca ferment.
- 31 décembre 2015 : Le TPIR ferme. Un mécanisme résiduel reprend ses travaux encore en cours.
- 2021 : La commission Duclert présente son rapport sur le rôle de la France.
- 2023 : Quatre sites mémoriaux du génocide sont inscrits sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
Les causes : comment le Rwanda en est arrivé là
Une population divisée
Selon le United States Holocaust Memorial Museum (USHMM), les Hutu représentent environ 85 % de la population rwandaise en 1994. Les Tutsi en représentent environ 14 %, et les Twa 1 %.
Hutu et Tutsi parlent la même langue et partagent des traditions proches. La domination coloniale belge accentue les divisions. La Belgique accorde des privilèges aux Tutsi et instaure des cartes d’identité portant la mention de l’appartenance ethnique.
Révolution, exil et indépendance
La révolution hutu de 1959 s’accompagne de violences. Le musée estime que jusqu’à 300 000 Tutsi fuient alors le Rwanda.
Le Rwanda devient indépendant le 1er juillet 1962. Les attaques contre les Tutsi et les mouvements de réfugiés se poursuivent après l’indépendance.
La guerre civile et l’échec d’un accord
Le 1er octobre 1990, le Front patriotique rwandais (FPR) attaque depuis l’Ouganda. Une guerre civile commence contre le gouvernement Habyarimana.
Les accords d’Arusha, conclus en août 1993, doivent y mettre fin. Ils prévoient l’entrée du FPR dans un gouvernement de transition et son intégration à l’armée nationale.
Comment le génocide s’est déroulé
L’avion et les premières 24 heures
Le soir du 6 avril 1994, un avion est abattu au-dessus de Kigali. À son bord se trouvent le président rwandais Juvénal Habyarimana et le président burundais Cyprien Ntaryamira. Tous deux meurent.
Le 7 avril, des soldats gouvernementaux tuent la Première ministre Agathe Uwilingiyimana. Ils tuent aussi les 10 Casques bleus belges chargés de sa protection.
Le même jour, la radio RTLM accuse le FPR et une unité militaire de l’ONU d’être responsables de la chute de l’avion. Elle incite aussi au meurtre des Tutsi.
Les barrages et les lieux de refuge
Les cartes d’identité restent en usage après l’indépendance. En 1994, elles servent à identifier les Tutsi aux barrages.
Les églises, les écoles et les hôpitaux où les Tutsi cherchent refuge deviennent des lieux d’attaque et de massacre.
La fin de la guerre
Le FPR prend Kigali le 4 juillet 1994. Le 18 juillet, il proclame un cessez-le-feu unilatéral qui met fin, dans les faits, à la guerre civile.
En juillet, environ 1,5 million de Rwandais fuient en quelque deux semaines vers le Zaïre, aujourd’hui la République démocratique du Congo.
Combien de personnes sont mortes pendant le génocide au Rwanda ?
Aucun chiffre ne fait consensus. La page historique du TPIR donne une fourchette de 800 000 à 1 million de morts. L’enquête publiée par Human Rights Watch en 1999 indique que plus d’un demi-million de personnes ont été tuées.
Lorsque vous lisez un chiffre, vérifiez qui l’a avancé et à quelle date.
L’ONU et les Casques bleus
La force de l’ONU au Rwanda porte le nom de Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda, ou MINUAR. Son commandant, Roméo Dallaire, envoie un fax au siège de l’ONU le 11 janvier 1994. Il y transmet les renseignements d’un informateur sur des caches d’armes et des listes de Tutsi à tuer.
Les massacres commencent moins de trois mois plus tard.
Alors que les tueries sont en cours, le Conseil de sécurité réduit les moyens de la mission. Le 21 avril 1994, la résolution 912 ramène à 270 l’effectif militaire autorisé de la MINUAR.
Le 17 mai, la résolution 918 approuve une force de 5 500 militaires. Selon la chronologie de Sciences Po, ce renfort ne peut pas être déployé dans les semaines suivantes.
Le 16 décembre 1999, Kofi Annan reconnaît, au nom de l’ONU, son échec à prévenir ou à arrêter le génocide.
La France et l’opération Turquoise
L’ONU autorise l’opération Turquoise, sous commandement français, le 22 juin 1994. Le récit historique des Nations unies indique qu’elle a sauvé des centaines de civils. Il mentionne aussi l’accusation selon laquelle l’opération a aidé des personnes ayant participé au génocide à s’enfuir.
En 2021, une commission dirigée par Vincent Duclert examine le rôle de la France. Elle lui attribue des responsabilités lourdes et accablantes. Elle ne retient pas la thèse d’une complicité de la France dans le génocide.
Les procès et le tribunal
Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) siège à Arusha, en Tanzanie. Il juge de hauts responsables. Il ferme le 31 décembre 2015. Un mécanisme résiduel reprend les travaux encore en cours.
Le 2 septembre 1998, il déclare coupable Jean-Paul Akayesu, ancien bourgmestre de Taba. C’est la première condamnation pour génocide prononcée par une juridiction internationale.
Le TPIR est aussi la première juridiction internationale à reconnaître que le viol peut constituer l’un des moyens de commettre un génocide.
Gacaca : procès, pardon et réconciliation
Le Rwanda doit également trouver un moyen de traiter un très grand nombre d’affaires sur son territoire. Il recourt aux juridictions gacaca. Les habitants élisent les juges, qui n’ont aucune formation juridique préalable.
Ces juridictions sont mises à l’essai en 2002, puis déployées dans tout le pays à partir de 2005. Elles ferment en juin 2012, après avoir traité environ deux millions d’affaires.
Les accusés qui avouent, expriment des remords et cherchent à se réconcilier avec leur communauté peuvent obtenir une réduction de peine ou effectuer des travaux d’intérêt général.
La contribution des gacaca à la réconciliation reste contestée. Dans l’enquête de terrain menée par Human Rights Watch en 2011, certains participants apprécient les vérités révélées. D’autres soulignent les violations du droit à un procès équitable et les limites de la réconciliation.
Musées et lieux de mémoire
Le mémorial de Gisozi, à Kigali, abrite les dépouilles de plus de 250 000 victimes. Il fait partie des quatre sites inscrits par l’UNESCO sur la Liste du patrimoine mondial en 2023, avec Nyamata, Murambi et Bisesero.
Si vous visitez le Rwanda, prévoyez du temps pour ces lieux et recueillez-vous dans le calme.
Des détails que vous ne trouverez pas dans les guides
- Le fax a précédé les massacres. Le fax envoyé par Dallaire le 11 janvier 1994 signale des stocks d’armes et des listes de Tutsi à tuer. Il parvient à l’ONU presque trois mois avant que l’avion soit abattu.
- Les cartes ont survécu aux colonisateurs. Les cartes d’identité mentionnant l’appartenance ethnique sont conservées après l’indépendance. En 1994, les tueurs les utilisent aux barrages pour identifier les Tutsi.
- Bisesero raconte la résistance. Son mémorial honore les Tutsi qui ont résisté aux assaillants pendant plus de deux mois.
- Le viol a été reconnu comme un moyen de commettre un génocide. Le TPIR est la première juridiction internationale à l’avoir établi.
- Une œuvre faite d’empreintes de mains. L’œuvre « 800,000 » de William Snyder III est exposée au siège de l’ONU en juin 2014. Elle rassemble 800 000 pages portant des empreintes de mains, réunies dans 2 500 livres répartis dans 100 caisses, en mémoire des victimes.
Livres et cinéma
Pour une lecture approfondie, commencez par « Leave None to Tell the Story: Genocide in Rwanda » d’Alison Des Forges (1999). L’ouvrage s’appuie sur des archives du gouvernement rwandais et sur des documents diplomatiques et judiciaires pour montrer comment le génocide a été organisé.
Au cinéma, le film dramatique « Hotel Rwanda », sorti en 2004, met en scène l’accueil de plus d’un millier de réfugiés à l’Hôtel des Mille Collines de Kigali, à travers l’expérience de Paul Rusesabagina.
FAQ
Les réponses courtes figurent dans le bloc FAQ qui accompagne cet article.
Sources
- TPIR — Le génocide unictr.irmct.org
- USHMM — Divisés par l’appartenance ethnique ushmm.org
- Sciences Po — Rwanda : une chronologie sciencespo.fr
- Wikipédia — Génocide au Rwanda en.wikipedia.org
- Human Rights Watch — Aucun témoin ne doit survivre hrw.org
- USHMM — Déclaration du musée à l’occasion du 25e anniversaire du génocide au Rwanda ushmm.org
- Nations unies — Contexte historique un.org
- Nations unies — Panneaux de l’exposition sur la prévention du génocide un.org
- Maintien de la paix des Nations unies — MINUAR peacekeeping.un.org
- Nations unies — Déclaration de Kofi Annan sur l’enquête indépendante press.un.org
- USHMM — Unité, réconciliation et justice ushmm.org
- TPIR — Un jugement historique reconnaît Akayesu coupable de génocide unictr.irmct.org
- TPIR — Le TPIR en bref unictr.irmct.org
- Human Rights Watch — Rwanda : la justice après le génocide, 20 ans plus tard hrw.org
- Nations unies — Processus de justice et de réconciliation un.org
- Human Rights Watch — Une justice compromise hrw.org
- UNESCO — Sites mémoriaux du génocide whc.unesco.org
- Nations unies — 800 000 : reconnaître, se souvenir, renouveler un.org
FAQ
Combien de personnes sont mortes pendant le génocide au Rwanda ?
Les estimations diffèrent. La page historique du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) donne une fourchette de 800 000 à 1 million de morts. L’enquête publiée par Human Rights Watch en 1999 indique que plus d’un demi-million de personnes ont été tuées.
Combien de temps le génocide au Rwanda a-t-il duré ?
Environ 100 jours, d’avril à juillet 1994. Il a commencé après que l’avion transportant le président Habyarimana a été abattu le 6 avril. Le Front patriotique rwandais (FPR) a mis fin, dans les faits, à la guerre civile en proclamant un cessez-le-feu le 18 juillet.
Qui étaient les principales cibles ?
Les civils tutsi étaient la cible principale. Des soldats gouvernementaux, des gendarmes, des miliciens Interahamwe et des civils ont participé aux massacres.
L’ONU a-t-elle arrêté le génocide ?
Non. Le 21 avril 1994, le Conseil de sécurité a réduit à 270 l’effectif militaire autorisé de la MINUAR. Le renfort de 5 500 militaires approuvé le 17 mai n’a pas pu être déployé dans les semaines suivantes. En 1999, Kofi Annan a reconnu l’échec de l’ONU à prévenir ou à arrêter le génocide.
Où peut-on en apprendre davantage au Rwanda ?
Le mémorial de Gisozi, à Kigali, abrite les dépouilles de plus de 250 000 victimes. Avec Nyamata, Murambi et Bisesero, il a été inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 2023.
Image: Kinyinya Genocide Memorial, wall of names (1).jpg — Score Beethoven, CC BY-SA 4.0






