La religion cananéenne est un terme savant qui désigne les croyances surtout polythéistes des communautés du Levant méridional, approximativement du IIIe au Ier millénaire av. J.-C. Elle n’avait ni fondateur unique ni livre sacré. Les tablettes d’Ougarit (Ugarit) présentent El comme un créateur sage et un père, Baal comme un dieu de l’orage qui cherche à accéder à la royauté divine, et Ashéra (Aşera), appelée Athirat, comme l’épouse d’El.
La place d’un dieu dans un récit ne correspondait pourtant pas nécessairement aux offrandes qu’il recevait dans le culte. En suivant les indices, des tablettes aux temples et aux figurines de bronze, vous découvrez plusieurs facettes de la vie religieuse. Ces différences aident à comprendre ce qu’Ougarit nous apprend, mais aussi pourquoi les comparaisons avec d’autres communautés cananéennes demandent de la prudence.
Quelles périodes et quelles communautés le terme « religion cananéenne » recouvre-t-il ?
Ce terme couvre une longue période durant laquelle les traditions régionales ont évolué. Il ne désigne pas une institution restée identique au fil des IIIe, IIe et Ier millénaires av. J.-C. Des communautés pouvaient partager les mêmes divinités tout en leur accordant une importance différente. Aucune théologie d’État unique ne liait toutes les cités de Canaan (Kenan).
Les limites de cette catégorie font aussi débat. K. L. Noll considère la religion israélite antique comme une forme locale de la religion cananéenne régionale. Certains spécialistes des religions classent les traditions israélites et cananéennes dans des catégories distinctes. Le désaccord porte sur la manière de regrouper des traditions religieuses apparentées.
Ougarit apporte une documentation détaillée à cette discussion plus large. Le support de cours de Yale date les textes religieux de Ras Shamra de 1500–1200 av. J.-C. Il situe Ougarit dans la continuité culturelle de la Syrie-Palestine aux IIe et Ier millénaires av. J.-C. Ce cadre permet la comparaison sans supposer que toutes les communautés étaient identiques.
Quels étaient les rôles d’El, de Baal, d’Ashéra et d’Anat ?
El apparaît comme un créateur âgé et sage, père des dieux et des humains. Ces descriptions fondent son autorité ancestrale. Pourtant, la littérature ougaritique conservée ne contient aucun récit de création comparable au récit biblique. Qualifier El de créateur ne signifie donc pas que nous disposons d’un récit complet de la création qui lui serait associé.
Baal est un dieu guerrier de l’orage, associé à la fécondité d’une agriculture dépendante de la pluie. Le support de cours de Yale le présente comme le fils de Dagan et explique que son nom signifie « seigneur » ou « époux ». Sa montagne sacrée, le Saphon, est identifiée à l’actuel djebel Aqra.
Vous pouvez relier le rôle agricole de Baal à une préoccupation quotidienne : la nourriture dans votre assiette. Son association avec la pluie concerne la fertilité des cultures qui en dépendent. Ce lien donne à son pouvoir sur l’orage une dimension pratique, à côté des luttes pour la royauté racontées dans les mythes.
Ashéra est appelée Athirat à Ougarit et apparaît comme l’épouse d’El. Le passage désigné KTU 1.4.VI.46 l’associe à soixante-dix fils divins. Elle occupe ainsi une place au sein de la famille divine. Dans la Bible hébraïque, toutefois, le mot asherah peut aussi désigner un arbre ou un poteau sacré lié au culte de la déesse.
Anat apparaît comme la fille d’El, la sœur de Baal et une déesse de la chasse et de la guerre. Son rôle devient décisif après la descente de Baal dans le royaume de la mort. Elle attaque Mot et démembre son corps, contribuant au retour de Baal. Ses actes la placent au cœur du conflit raconté.
Quand les tablettes d’Ougarit ont-elles été découvertes et que révèlent-elles ?
Tout commence par une tombe. En 1928, un paysan en découvre une par hasard dans le nord-ouest de la Syrie. Cette découverte conduit à l’identification du cimetière proche de l’antique Ougarit. Les fouilles dirigées par Claude Schaeffer commencent à Minet el-Beida en avril 1929, puis sur le tell de Ras Shamra le 9 mai 1929.
Les premières tablettes en écriture cunéiforme alphabétique sont mises au jour cette même année. Les archives d’Ougarit contiennent des listes de divinités, des récits mythologiques en vers et des prescriptions rituelles. À côté des textes dans la langue locale, les fouilleurs trouvent des textes sumériens, akkadiens et hourrites. Ces archives proviennent donc d’un milieu multilingue.
Le Cycle de Baal est conservé sur six tablettes d’argile datées du XIIIe siècle av. J.-C. Il raconte l’accession de Baal à la royauté divine. Ses principaux épisodes comprennent le conflit avec Yamm, dieu de la mer, la construction du palais de Baal et l’invitation de Mot, dieu de la mort, à descendre dans le monde inférieur.
Ces récits révèlent autant les relations entre les dieux que leurs pouvoirs. La position paternelle d’El, le rôle familial d’Athirat et la quête de royauté de Baal appartiennent à un monde structuré par les maisonnées divines et l’autorité. En 2005, Wayne Pitard et Mark S. Smith ont soutenu que les rapports de pouvoir familiaux et la hiérarchie patriarcale y occupaient une place plus importante que ne le laissaient penser les interprétations sexuelles antérieures.
Chronologie
- Approximativement du IIIe au Ier millénaire av. J.-C. : Cadre chronologique général de la religion cananéenne ; les croyances régionales évoluent tout au long de cette période.
- 2000–1600 av. J.-C. : Datation attribuée à la figurine en bronze du Dieu brandissant une arme du musée Carlos.
- 1500–1200 av. J.-C. : Fourchette de datation retenue par Yale pour les textes religieux de Ras Shamra.
- XIIIe siècle av. J.-C. : Rédaction des six tablettes d’argile du Cycle de Baal.
- 1928 : Un paysan découvre par hasard une tombe antique près d’Ougarit.
- 1929 : Début des fouilles à Minet el-Beida et à Ras Shamra ; découverte des premières tablettes en écriture cunéiforme alphabétique.
- 1930 : Des outils en bronze portant des inscriptions dédicatoires contribuent au déchiffrement de l’écriture ougaritique.
- 2005 : Pitard et Smith soutiennent que les rapports de pouvoir familiaux et la hiérarchie patriarcale occupent une place plus importante dans le Cycle de Baal que ne le suggéraient les lectures antérieures centrées sur la sexualité.
Dans quelle mesure la religion d’Ougarit représente-t-elle les autres cités cananéennes ?
Ougarit fournit une documentation abondante. Mais ses dieux ne peuvent pas automatiquement représenter les priorités religieuses de chaque cité. L’importance de chaque divinité variait selon les conditions locales. En l’absence d’une théologie d’État commune aux cités cananéennes, des noms partagés ne suffisent pas à établir des systèmes de culte identiques.
La représentativité sociale constitue une autre limite. Les textes d’Ougarit ont été produits pour des groupes aisés. Il est difficile de déterminer dans quelle mesure les paysans partageaient les croyances et les cérémonies qu’ils décrivent. Vous devez donc distinguer l’univers religieux conservé dans les textes des élites de ce que l’on peut affirmer sur l’ensemble des habitants des campagnes voisines.
Même à Ougarit, les listes de divinités et les listes d’offrandes ne concordent pas entièrement. La visibilité d’une divinité dans la mythologie ne peut pas être directement assimilée à son importance dans le culte. Un long récit et un relevé d’offrandes répondent à des questions différentes : l’un présente les actes des dieux, l’autre consigne l’attention rituelle qui leur est accordée.
Que révèlent les temples et les objets votifs sur le culte ?
Deux temples de l’acropole d’Ougarit, traditionnellement attribués à Baal et à Dagan, ont été mis au jour lors des fouilles de 1929 et de 1934. Ces bâtiments fournissent des données architecturales à comparer aux tablettes. Les espaces du palais, les documents d’archives et les chambres funéraires indiquent aussi l’existence d’un culte royal des morts.
Les objets peuvent suggérer l’identité d’une divinité sans la déterminer avec certitude. La divinité assise du Metropolitan Museum, portant le numéro 32.161.45, est interprétée comme étant probablement El. Réalisée en bronze avec de la feuille d’or, elle mesure 13,7 centimètres et date des XIVe–XIIIe siècles av. J.-C. La prudence de cette identification compte lorsqu’on cherche à relier une image à un dieu nommé dans les textes.
Les découvertes de Lakish (Lakiş) apportent un autre contexte local. Le rapport préliminaire des fouilles de 2013–2017 signale deux figurines en bronze de dieux en posture d’attaque dans un temple cananéen. Il mentionne aussi trois chaudrons en bronze enfouis sous le sol, probablement comme offrandes de fondation. Leur emplacement témoigne d’une activité rituelle au-delà des récits mythologiques.
Des détails que vous ne trouverez pas dans les guides
Dans KTU 1.2.IV, le dieu artisan Kothar-wa-Hasis fabrique deux massues destinées à combattre Yamm. Elles s’appellent Yagrush et Ayamur. Certaines tablettes du Cycle de Baal conservent aussi d’anciennes notes de scribes dans les marges, qui indiquent que le texte appartient à Baal. Les tablettes portent ainsi des traces du travail de copie, en plus du récit lui-même.
Des outils en bronze provenant du bâtiment appelé « maison du grand prêtre » portent des inscriptions dédicatoires en ougaritique. Ces inscriptions ont aidé à déchiffrer l’écriture en 1930. Des objets liés à la dédicace ont ainsi contribué à rendre lisibles les témoignages écrits sur la religion d’Ougarit.
Le Dieu brandissant une arme du musée Carlos offre un autre détail modeste mais révélateur. Cette figurine en bronze mesure 19 centimètres de haut et date de 2000–1600 av. J.-C. Deux tenons sous chaque pied montrent qu’elle était fixée à un socle. Elle pourrait représenter Baal, mais d’autres dieux cananéens adoptaient la même posture d’attaque. Son éventuel usage comme offrande dans un temple reste lui aussi une interprétation.
Comment distinguer les données archéologiques de la polémique biblique ?
Commencez par distinguer les types de témoignages. Le sol d’un temple, une figurine en bronze, une liste rituelle et un passage polémique conservent des informations différentes. L’identification incertaine de la figurine du musée Carlos montre pourquoi un objet archéologique ne doit pas recevoir automatiquement le nom d’une divinité bien connue dans les textes.
La polémique biblique a aussi influencé l’histoire des interprétations. Selon Pitard, les attaques bibliques contre la religion cananéenne centrées sur la sexualité ont marqué les premières lectures des tablettes d’Ougarit. Son équipe a utilisé l’imagerie informatique et la macrophotographie pour réexaminer ces lectures. Dans leur analyse de 2005, Pitard et Smith ont mis l’accent sur les rapports de pouvoir familiaux et la hiérarchie patriarcale.
L’étude d’Aicha Rahmouni publiée en 2007, Religion at Ugarit, examine le panthéon officiel et la religion quotidienne en croisant les textes épiques, les textes rituels et l’archéologie. Cette approche permet de garder les récits divins en perspective tout en prenant en compte les témoignages sur la pratique religieuse.
FAQ
La religion cananéenne avait-elle un fondateur ou un livre sacré ?
Elle n’avait ni fondateur unique ni livre sacré. Le terme regroupe des traditions régionales surtout polythéistes, qui évoluaient selon les communautés et les périodes.
Ashéra et Athirat étaient-elles la même déesse ?
Ashéra est appelée Athirat à Ougarit, où elle apparaît comme l’épouse d’El. Dans la Bible hébraïque, le mot asherah peut aussi désigner un arbre ou un poteau sacré associé à son culte.
Une figurine en bronze au bras levé représente-t-elle toujours Baal ?
Non. Le musée Carlos laisse ouverte l’identification de son Dieu brandissant une arme, car d’autres dieux cananéens adoptaient la même posture d’attaque. Baal reste une identification possible.
Les tablettes décrivent-elles les croyances de tous les habitants d’Ougarit ?
Les textes ont été produits pour des groupes aisés. Il est difficile de déterminer dans quelle mesure les paysans partageaient leurs croyances et leurs rites.
Sources
- Wikipédia — Religion cananéenne en.wikipedia.org
- K. L. Noll, université de Brandon — Religion cananéenne people.brandonu.ca
- Cours ouverts de Yale — Religion cananéenne oyc.yale.edu
- Aicha Rahmouni, Religion Compass — La religion à Ougarit compass.onlinelibrary.wiley.com
- The Metropolitan Museum of Art — Les dieux et les déesses de Canaan metmuseum.org
- Mission archéologique de Ras Shamra-Ougarit — Site de la mission mission-ougarit.fr
- Université de l’Illinois — Apprivoiser Baal, le dieu de la fertilité las.illinois.edu
- Ministère français de la Culture — Le cycle de Baal archeologie.culture.gouv.fr
- HISOMA — Les sanctuaires de l’acropole d’Ougarit hisoma.mom.fr
- Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO — Ougarit sur la liste indicative whc.unesco.org
- Musée Michael C. Carlos, Google Arts & Culture — Dieu brandissant une arme artsandculture.google.com
- The Metropolitan Museum of Art — Divinité sur un trône metmuseum.org
- American Journal of Archaeology — Les villes cananéenne et judéenne de Lakish ajaonline.org
FAQ
Qu’était la religion cananéenne ?
La religion cananéenne est un terme savant qui désigne les traditions surtout polythéistes des communautés du Levant méridional, approximativement du IIIe au Ier millénaire av. J.-C. Elle n’avait ni fondateur unique ni livre sacré.
Que révèlent les tablettes d’Ougarit sur El, Baal et Ashéra ?
Elles présentent El comme un créateur sage et un père divin, Baal comme un dieu de l’orage qui cherche à accéder à la royauté divine, et Ashéra, appelée Athirat à Ougarit, comme l’épouse d’El au sein de la famille divine.
Quand les tablettes d’Ougarit ont-elles été découvertes ?
Les premières tablettes en écriture cunéiforme alphabétique ont été découvertes en 1929. Les fouilles ont suivi la découverte fortuite d’une tombe près d’Ougarit par un paysan en 1928.
La religion d’Ougarit représente-t-elle toutes les cités cananéennes ?
Ougarit fournit une documentation détaillée, mais l’importance des divinités variait selon les communautés. Ses textes ont aussi été produits pour des groupes aisés, ce qui limite la certitude avec laquelle on peut les considérer comme représentatifs des croyances rurales.
Image: Cultic incense stand from Ta'anach.jpg — פעמי-עליון, CC BY-SA 4.0






